Gabriel Rey 

Le terreau d'un parcours spirituel

Je suis né en 1962 d’un père athée acharné et revendicateur à la moindre occasion et d’une mère croyante, mais non pratiquante. Quand on a eu une éducation religieuse par des religieuses disait-elle, ça laisse quelques traces. Tout le monde peut le comprendre. J’ai quand même été baptisé à l’âge de six mois grâce à l’influence bienveillante, mais surtout déterminante des femmes de ma famille, dont ma mère.

 

Par contre, je n’ai reçu aucune instruction religieuse. Cette fois, l’athéisme implacable de mon père avait repris le dessus avec fin de non-recevoir. Et il en était à son tour bienveillant. J’ai eu une enfance heureuse. Toutes les vacances scolaires je les passais dans un petit village aveyronnais où mon père a vécu enfant. Un village niché en hauteur où l’on pouvait voir du jardin de la maison familiale (en sortie du village) un magnifique paysage à perte de vue... Le petit parisien qui retrouvait ses cousins passait des heures à le contempler. J’avais trouvé un endroit précis et je passais parfois de longs moments sans penser à rien… J’étais bien… Vacances heureuses…

 

APPRENTISSAGE ET RESPECT DE LA NATURE

 

De cette enfance à chaque vacance auprès de ma famille d’agriculteur et d’éleveur, moi petit banlieusard de naissance jusqu’à l’âge de mes treize ans, j’ai reçu de mon grand-oncle un enseignement très fort qui m’a marqué… sur la nature, l’environnement, l’écosystème et les saisons. Il m’a transmis une véritable spiritualité entre la terre, le ciel (le cosmos). Mon oncle vivait à l'heure du soleil. Il pouvait me prédire à son coucher le temps du lendemain. En admirant la nuit, il parlait aux étoiles quand elles se montraient… Il était persuadé qu’elles l’écoutaient… Je me souviens très bien de sa sage réflexion. Il comparait les étoiles à de jeunes filles et que Dieu avait choisi la terre comme femme et c’est notre seule mère. Il me disait qu’il ne fallait pas croire ce que disent les curés… « Tout le village, me disait-il, pense par le prêchiprêcha du curé que les tempêtes, les canicules, les foudres, les tremblements, de terre, les épidémies sont des punitions de Dieu. Des sottises tout cela » (Il avait employé un autre mot). « S’il y a des catastrophes, c’est parce que la terre, la femme de Dieu, notre mère à tous souffre beaucoup et nous subissons ses douleurs. Ce n’est pas une colère divine, mais une souffrance maternelle ». Cela m’a beaucoup marqué. Une philosophie paysanne. Je ne crois pas qu’il ait lu la mythologie grecque.

 

Il ressentait les choses comme ça. Il allait à la messe seulement dans les grandes occasions…  Il décidait parfois d'y aller pendant l'été. Je le suivais… partout. Il me racontait des histoires merveilleuses sur sa vie de paysan, celle de son père et de ses ancêtres qui n’a pas été tous les jours faciles. Il savait pourquoi ma grand-mère avait quitté le village pour venir à Paris… Mais il m’a demandé de garder ce secret. Il n’avait pas fait de grandes études, mais cet amoureux de la terre, de ses bêtes, de ce qu’il entourait, de tout ce que ses ancêtres lui ont transmis qu’il a minutieusement conservé, tout cela m'est resté au plus profond de moi.

 

Il m’a transmis une véritable écologie naturelle en soi, en chaque être humain avec quatre grands piliers… Le respect de la nature, l’amour de la terre, l’admiration de ce qu’elle peut produire et l’humilité face à elle.

 

Le gaspillage et le jetable n'existaient pas. Tout était bouilli et stérilisé. Le pain était consommé jusqu'à la dernière miette... peu importe son état, recyclé sous l'appellation contrôlée et protégée de « Pain perdu ».

Il n'y avait pas de surconsommation énergétique. Les chambres n'étaient pas chauffées. Seulement une cuvette en acier émaillé d'eau chaude pour la toilette. Aucune douche. 

 

Il n’a eu qu’une fille, son gendre était charpentier, ses petits enfants (de ma génération) ont quitté le village et ils sont partis, l’un à Bordeaux, l’autre à Toulouse… Il a vendu ses terres à un jeune agriculteur (petit fils d’un paysan à l’ancienne comme lui) favorable à un élevage intensif. Il avait fait des études agricoles… Mon grand-oncle était effrayé… Il est parti à l’âge de quatre-vingt-treize ans. Il a traversé ce siècle. Il n’a pas connu les pesticides, toutes les réformes de la PAC (Politique Agricole Commune) de l’Europe et toutes les souffrances que subit la première génération d’agriculteurs du 21e siècle.

 

Le pauvre oncle Auguste, il s’en retournerait dans sa tombe. Ce que mon père n’avait pas pensé ni imaginé, c’est de tous ces étés passés dans son Aveyron natal, j’avais reçu le meilleur catéchisme qui soit… Le dernier été que j’ai passé heureux, j’avais treize ans, en 1975. Mes parents se sont séparés dès l’automne… Une adolescence dans l’enfer d’une mère malade et une conversion à l’âge de vingt ans.

 

Je n’ai remis les pieds dans la région de mon enfance seulement dix ans après…

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